La Coupe Vide

O dieux! Que vois-je, mes amis?

Un crime trop notoire

Du nom charmant des Rosatis

Va donc fletrir la gloire!

O malheur affreux!

O scandale honteux!

J'ose le dire a peine,

Pour vous j'en rougis,

Pour moi, j'en gemis,

Ma coupe n'est pas pleine.

 

Eh! vite donc, emplissez-la

De ce jus salutaire,

Ou du dieu qui nous le donna

Redoutez la colere.

Oui, dans sa fureur,

Son thirse vengeur

S'en va briser mon verre

Bacchus, de la-haut,

A tous buveurs d'eau

Lance un regard severe.

 

Sa main sur leurs fronts nebuleux,

Et sur leur face bleme,

En caractere odieux

Grava cet anatheme.

Voyez leur maintien,

Leur triste entretien,

Leur demarche timide;

Tout leur air dit bien,

Que, comme le mien,

Leur verre est souvent vide.

 

O mes amis, tout buveur d'eau

Et vous pouvez m'en croire,

Dan tous les temps ne fut qu'un sot,

J'en atteste l'histoire,

Ce sage effronte,

Cynique vante,

Me parait bien stupide.

Oh! le beau plaisir,

D'aller se tapir

Au fond d'un tonneau vide!

 

Encore s'il eut ete plein,

Quel sort digne d'envie

Alors dans quel plaisir divin

Aurait coule sa vie!

Il aurait eu droit

De braver d'un roi

Tout le faste inutile.

Au plus beau palais

Je prefererais

Un si charmant azile.

 

Quand l'escadron audacieux

Des enfans de la terre

Jusques dans le sejour des dieux

Osa porter la guerre.

Bacchus rassurant

Jupiter tremblant,

Decida la victoire;

Tous les dieux a jeun

Tremblaient en commun,

Lui seul avait su boire.

 

Il fallait voir dans ce grand jour

Le puissant dieu des treilles,

Tranquille, vidant tour a tour

Et lancant des bouteilles;

A coups de flaccons

Renversant les monts

Sur les fils de la terre:

Ces traits, dans la main

Du buveur divin,

Remplacaient le tonnerre.

 

Vous dont il recut le serment

Pour de si justes causes,

C'est a son pouvoir bienfaisant

Que vous devez vos roses;

C'est lui qui forma

Leur tendre incarnat.

L'aventure est notoire

J'entendis Momus

Un jour a Venus

Rappeler cette histoire.

 

La rose etait pale jadis,

Et moins chere a Zaphire,

A la vive blancheur des lys

Elle cedait l'empire.

Mais, un jour, Bacchus

Au sein de Venus,

Prend la fille de Flore,

La plongeant soudain

Dans les flots de vin,

De pourpre il la colore.

 

On pretend qu'au sein de Cypris,

Deux, trois gouttes coulerent

Et que des lors, parmi les lis,

Deux roses se formerent,

Grace a ses couleurs,

La rose des fleurs

Desormais fut la reine;

Cypris, dans les cieux,

Du plus froid des dieux

Devint la souveraine.

 

Amis ce discours use

Concluons qu'il faut boire.

Avec le bon ami Ruze

Qui n'aimerait a boire?

A l'ami Carnot

A l'aimable Cot,

A l'instant, je veux boire;

A vous, cher Fosseux,

Au grouppe joyeux

Je veux encor reboire.

 

Si jamais j'oubliais Morcant,

Que ma langue sechee

A mon gosier rude et brulant

Soit toujours atatchee.

Pour fuir ce malheur,

Trois fois de grand coeur

Je veux vider mon verre.

Pour l'avenement

D'un frere charmant,

On ne saurait mieux faire.